| Denise
ne se sent pas bien depuis un certain temps. Elle traverse une période
difficile au travail et il lui semble qu'elle n'en fait jamais assez.
Elle doit se contrôler parce qu'elle est souvent plus irritable,
elle se sent anxieuse et elle panique à l'idée qu'elle
puisse peut-être avoir un problème cardiaque sérieux…
Après tout, elle a encore de jeunes enfants qui ont besoin
d'elle et elle est terrifiée à l'idée qu'il
puisse lui arriver malheur et que ses enfants se retrouvent sans
maman. Elle a donc consulté son médecin de famille
afin d'avoir une référence pour une consultation en
cardiologie. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque son médecin
ne l'a pas référé chez le cardiologue comme
elle s'y attendait, mais qu'il lui a plutôt suggéré
de voir… un psychologue! Elle se souvenait avec acuité
le choc ressenti lorsque le Dr. Talbot lui avait dit que son malaise
semblait avoir une origine psychologique et qu'il existait même
un diagnostic pour ce problème : le trouble de panique avec
agoraphobie *(TPA). De retour à la maison elle avait discuté
avec Jean, son conjoint; à son grand soulagement ce dernier
avait semblé comprendre sa détresse et contrairement
à ses craintes, il ne l'avait pas jugée. En dépit
de l'aspect rassurant de sa réaction, elle se sentait néanmoins
coupable de lui avouer qu'elle avait peur de l'accompagner pour
une sortie planifiée depuis longtemps. C'est donc avec une
certaine appréhension qu'elle s'adressa à lui :
" Chéri … Pourrais-tu appeler Mario et
Janette pour leur dire que nous ne pourrons pas être
présents au souper chez eux ce soir …
Ah non? Nous avions pourtant confirmé ce matin !
Oui, je sais mais je ne me sens pas bien… et puis on
peut rester ensemble toi et moi. Tu peux y aller seul, cela
ne me dérange pas…
Ben non je vais rester avec toi mon amour, je suis allé
faire l'épicerie en rentrant du travail avant de ramener
Julien de la garderie… ".
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François et Nicole ont aussi dû apprendre
à composer avec le fait que François souffre du trouble
panique avec agoraphobie (TPA) depuis déjà deux ans.
Leurs fins de semaines ont été pas-sablement chambardées
depuis que François a peur de sortir, puisque tous deux avaient
toujours adoré faire des sorties familiales les dimanches
après-midi. Nicole tente encore souvent de le mobiliser pour
faire des sorties, puisqu'elle demeure convaincue que cela ne peut
que l'aider. C'est cependant sans trop de conviction qu'elle l'aborde
en cette belle matinée automnale :
" François, ça te dit qu'on amène
les enfants pour faire la cueillette des pommes demain? La
météo s'annonce superbe, et ça fait plusieurs
fois qu'ils nous le demandent.
Ah non pas ce dimanche, il va faire beau et tout le monde
va vouloir aller aux pommes ! C'est l'embouteillage assuré
!
Mais ce n'est pas grave, nous n'avons qu'à partir un
peu plus tôt, et de toute façon, rien ne nous
presse, nous n'aurons pas d'horaire à respecter ou
de rendez-vous d'affaires !
Oui, mais tu sais que je n'aime pas me sentir pris, et à
plus forte raison si c'est en campagne, loin de tout !
N'es-tu pas capable pour une fois de faire un effort pour
les enfants ? Moi je peux m'en passer des sorties, mais eux…
Es-tu en train de dire que je ne fais pas d'efforts pour
les enfants… ?
Non, mais les enfants n'ont pas à payer le prix de
la panique. Ça fait des mois qu'on ne fait pas d'activités
fami-liales en dehors de la ville.
Parce que tu crois que moi ça me plait de ne pas pouvoir
faire des voyages avec les enfants ?
Bon ! Ne fais rien, reste dans ton garage puisque c'est le
seul endroit où tu es bien. Je vais les amener demain…".
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Il est certain que tous les couples ont à
gérer des situations similaires à un moment ou à
un autre de leur relation. Les changements de programme à
la dernière minute, la diminution des acti-vités à
l'extérieure en raison de contraintes, la modification des
responsabilités, etc. font donc partie de la réalité
avec laquelle tous et toutes ont à transiger régulièrement.
La plupart des couples peuvent cependant composer avec ces contraintes
temporaires et maintenir un niveau de sa-tisfaction adéquat.
Ils pourront pour ce faire avoir recours à leurs habiletés
de résolution de pro-blèmes et à leurs stratégies
d'adaptation. Mais qu'en serait-il, si ces contraintes qui sont
généralement exceptionnelles devenaient presque quotidiennes
et généralisées ã plusieurs aspects
de la vie de couple? Serait-elles aussi faciles à gérer
? Plus difficiles à supporter ? Et si le problème
n'avait pas son origine dans la mauvaise volonté de l'un
ou de l'autre des conjoints, mais était attribuable au TPA
chez l'un des partenaires ? Voyons donc quel va être l'impact
de ce trouble sur le couple. Mais avant tout, commençons
par le définir.
Définition du TPA
Une attaque de panique se manifeste sous la forme
d'un état physique intensément désagréable,
ressemblant aux sensations d'une très grande peur. Les personnes
qui en sont atteintes rapportent plusieurs des symptômes suivants
: palpitations, douleurs thoraciques, sensation d'étouffement
ou d'étranglement, frissons ou bouffées de chaleur,
transpiration abondante, tremblements, engourdissements ou picotements,
nausée et vertiges. La personne qui vit cette expérience
presque insupportable et surtout incompréhensible, a souvent
peur de mourir, de faire une crise cardiaque, de s'évanouir
ou d'être en train de perdre le contrôle et de devenir
folle. Généralement l'attaque de panique ne dure que
quelques minutes, mais en raison de sa grande intensité elle
est souvent épuisante. Par ailleurs, ce qui rend une attaque
de panique encore plus redoutable, aux yeux de ceux qui en font,
c'est son caractère imprévisible : elle peut se déclencher
soudainement, n'importe où et n'importe quand, sans raison
apparente. Ceci a pour effet de créer une anxiété
anticipatoire permanente, ce qu'il convient de nommer la "
peur d'avoir peur ". La personne qui fait ce genre d'attaque
va souvent commencer à éviter et à fuir les
endroits ou elle pourrait faire une crise (transport en commun,
centres d'achat, restaurants, cinémas, etc). Cet évitement,
même s'il permet de contrôler temporairement la venue
des attaques, aura des répercussions négatives sur
ses activités quotidiennes et il va réduire son autonomie
et ses possibilités de déplacement. Ce comportement
d'évitement se nomme agoraphobie. Ainsi une personne qui
fait des attaques de panique et qui fait de l'évitement souffre
de trouble panique avec agoraphobie (TPA).
Il est difficile de trouver une seule raison qui
pourrait expliquer pourquoi le TPA s'installe à un moment
donné chez une personne, souvent sans que cette dernière
n'ait pu prévoir qu'une telle chose puisse lui arriver. La
recherche a cependant identifié plusieurs stresseurs qui
sont susceptibles de favoriser l'émergence du TPA. À
titre d'exemple mentionnons que les conflits conjugaux et familiaux,
les problèmes interpersonnels et les conflits, le divorce
et le deuil, figurent parmi les facteurs déclencheurs des
premières attaques de panique.
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L'impact du TPA sur le couple.
Quand le TPA s'installe chez un partenaire vivant en couple, le
conjoint non agoraphobe doit souvent s'ajuster et il devient souvent
un aidant naturel en réponse aux demandes du conjoint agoraphobe.
Ainsi n'est-il pas rare que le partenaire soit mobilisé pour
accompagner l'autre lors de ses sorties, qu'il soit plus ou moins
forcé de prendre plus de responsabilités comme le
magasinage, l'accompagnement des enfants à l'école
etc. Il peut dans ces circonstances devenir plus directif et après
un certain temps, il peut commencer à avoir le sentiment
d'en faire plus. De plus, comme il a pu être observé
chez François et Nicole, certaines frustrations répétitives
peuvent aigrir la relation. L'agoraphobe peut par exemple dans certains
cas refuser de sortir ou encore d'avoir des relations sexuelles
pour éviter de ressentir des sensations physiques similaires
à celles des attaques de panique, par peur d'en déclencher
une. En réduisant ainsi son champ d'acti-vités, il
réduit alors par le fait même une partie du champ d'activités
de son conjoint. Mais le bénéfice (ne pas faire des
attaques de panique) que tire l'agoraphobe de ces divers comportements
d'évitement n'est pas sans coûts! D'après les
résultats obtenus et observations cli-niques assemblées
par notre équipe de chercheurs, la baisse d'autonomie imputable
au TPA va souvent entraîner une faible estime de soi. De plus
la peur d'un jugement négatif de la part de son conjoint
et l'impression d’être “endetté" envers
ce dernier, pourront pousser la personne avec TPA à compenser
les lacunes perçues, comme par exemple en évitant
les conflits potentiels et faisant plus de compromis.
En l'absence de bonnes habiletés de communication et de
résolution de problèmes, la situation peut devenir
accablante pour les deux conjoints et peut entraîner un sentiment
d'impuissance ainsi qu'une perte d'espoir de retrouver la qualité
de la relation telle qu'elle était avant l'apparition du
trouble. En raison de l'accumulation des frustrations, une distanciation
entre les conjoints est donc possible, et certains couples peuvent
même en arriver à une séparation.
Mais comment se fait-il que tous les couples où s'installe
le TPA ne se séparent pas? Comment ces couples apprennent-ils
alors à vivre avec ce problème ? Nos recherches tentent
de voir comment certains couples peuvent même tirer des bénéfices
secondaires de la dynamique agoraphobique. Ainsi, la modification
des responsabilités (garde des enfants, tâches ménagères
etc.) peut être en faveur de l'un ou de l'autre des conjoints;
le conjoint non agoraphobe peut ressentir de la valorisation et
une valorisation de l'estime de soi en raison de son rôle
de protecteur; le fait de donner plus d'attention et de soins peut
être interprété comme une marque d'amour; les
conjoints passent plus de temps ensemble, ce qui favorise l'intimité;
de plus l'agoraphobie permet de contourner certains problèmes
comme la jalousie, les sorties non désirées etc.
Les conjoints doivent donc se réadapter à un nouveau
fonctionnement de couple, et le fait que le problème de dépendance
ne soit pas adressé et qu'il puisse comporter comme il a
pu être vu des avantages secondaires, peuvent être associé
au maintien du trouble, à l'insu de la personne qui en souffre.
L'accommodation à la maladie en raison des bénéfices
secondaires qu'elle procure est cependant associée à
des coûts. Les comportements d'évitement vont réduire
l'anxiété ã court terme, mais renforceront
l'évitement à long terme. Donc l'agoraphobe aura moins
de chances de retrouver son autonomie et son sentiment de liberté.
Par ailleurs, plus cette dynamique sera maintenue dans le temps,
plus la rupture de ce patron sera difficile et vécue comme
dangereuse et insécurisante.
La recherche montre par ailleurs que l'amélioration de l'agoraphobie
peut entraîner une augmentation des conflits conjugaux et
des problèmes relationnels chez plusieurs couples. L'avancement
vers une " guérison " peut être ressentie
comme menaçante pour le conjoint non agoraphobe. D'une part
il peut perdre son statut de protecteur et donc la valorisation
qu'il en tire, et d'autre part il peut perdre le contrôle
dont il dispose dans le couple. On peut alors obser-ver un "
sabotage " de l'amélioration de l'agoraphobe pour maintenir
le statu quo. L'agoraphobe pour sa part, malgré son désir
d'être plus autonome, va éviter le conflit en arrêtant
les progrès et ce par peur de conséquences de son
affirmation (par ex, solitude en cas de séparation avec son
conjoint). Ici aussi, nous pouvons remarquer que le manque de bonnes
habilités de résolution de problèmes et de
communication dans le couple, peut être en lien avec le maintien
d'une situation d’insatisfation pour le couple ou à
tout le moins pour un des deux partenaires.
L'intervention et son impact sur le couple
La thérapie congnitivo-comportementale est sans doute le
traitement de choix pour le TPA. Selon les recherches, on observe
de 66% à 89% de rémission du trouble. Toutefois, l'amélioration
de l'agoraphobe semble être intimement liée à
la capacité d'adaptation de son partenaire aux changements
induits par la thérapie. Ce genre de partenaire facilite
et encourage les efforts du patient. Inversement, si les changements
sont perçus comme indésirables et/ou menaçants,
le partenaire non agoraphobe pourra entraver le cours de la thérapie
par sa résistance aux changements.
Une recherche menée par notre laboratoire à l'Université
du Québec à Montréal, à la clinique
des troubles anxieux de l'hôpital Douglas et à l'hôpital
Louis H. Lafontaine a confirmé que les bonnes habiletés
de communication et de résolution de problème dans
le couple semblent favoriser chez l'agoraphobe le succès
de la thérapie. Par ailleurs nous avons aussi démontré
que lorsque le conjoint non agoraphobe fait preuve de peu d'habiletés
de résolutions de problèmes, les chances que l'agoraphobe
abandonne le traitement sont plus fortes. Ces personnes pourraient
en effet se sentir menacées par des changements qui ne peuvent
être gérés adéquatement au sein de la
relation.
Pour une amélioration durable des symptômes du TPA,
il semble donc en définitive que l'ajustement du couple,
les habiletés interpersonnelles des partenaires et leur capacité
de régler leurs problèmes de façon adéquate
puissent être des facteurs importants à considérer.
Claude Bélanger Ph.D est professeur agrégé
au département de psychologie de l'UQAM. Professeur adjoint
au département des psychiatrie de l'Université McGill
et chercheur à l'hôpital Douglas. Il s'intéresse
à l'évaluation et au traitement du TPA, de même
qu'aux problèmes de couple.
Ghassan El-Baalbaki est étudiant au doctorat
à l'UQAM. Ses recherches doctorales portent sur le TPA en
lien avec les modes de communication au sein de la relation conjugale. |