tÉMOIGNAGES: Changez vos habitudes

Nous sommes tous façonnés par de nombreux facteurs significatifs qui forment et structurent notre personnalité : rencontres, événements, milieu familial. Ces conditions particulières conditionnent notre rapport au monde. Cependant, chez certains d'entre nous, le processus est profondément perturbé par une profonde difficulté à contrôler les émotions. C'est mon cas, comme celui de ceux que je côtoie à Phobies-Zéro chaque semaine.

Il y a plus d'un an, je franchissais le seuil d'un sous-sol d'église, bien déterminée à tenter l'expérience. Tout au long du trajet en autobus, craintive et sceptique, je me persuadais de la nécessité d'une telle démarche ; seuls la confiance et l'abandon pouvaient me délivrer de la honte et de la crainte du rejet. Ce soir-là, des vagues de sentiments contradictoires m'ont assaillie: comment ai-je pu vivre si longtemps avec un tel secret et dissimuler aussi aisément une telle souffrance? Il a suffi de si peu de chose: un jugement, une moquerie, du mépris pour que je me referme définitivement et permettre ainsi à l'anxiété de dominer ma vie.

Si aujourd'hui encore, on néglige et on méconnaît les problèmes des phobiques et des anxieux, alors imaginez il y a 30 ans! Je veux donc partager avec vous, non pas la célébration d'une grande victoire mais plutôt une tentative pour briser ce mur du silence derrière lequel je me suis emmurée depuis tant d'années. En somme, je viens témoigner de l'expérience d'une phobique hantée par le désir de se libérer de l'emprise de la peur. Je vous invite donc à me suivre quelques instants pour effectuer à rebours ce parcours tortueux et solitaire qui fut le mien.

Je voudrais bien vous dire que, depuis mon inscription à Phobies-Zéro, j'ai pu enfin lever le voile sur mon problème et voir disparaître toutes mes angoisses comme par enchantement. De toute évidence, changer une longue habitude, aussi néfaste soit-elle, ne tient pas du miracle. Au contraire, il faut, pour supprimer strate par strate tant d'années de peurs, d'évitements accumulés au fil des paniques, de nuits agitées et sans sommeil, accepter le long processus de désensibilisation. C'est ce que Phobies-Zéro propose à ceux qui partagent une même difficulté d'être et la volonté de se libérer de la tyrannie d'un mal impossible à diagnostiquer au microscope ou au scanner.

Le début de ma longue aventure de phobique remonte à un temps où j'aurais dû oser aimer comme toute jeune fille de 20 ans désireuse de mordre dans la vie. Mais les circonstances ont voulu qu'il en soit tout autrement. Je suis persuadée que vous vous souvenez tout autant que moi de votre première crise de panique. Comment peut-on oublier le trouble subit et violent qu'elle provoque? Entre autres, l'impression soudaine d'être envahie par une terreur déconcertante et incontrôlable qui, par ses répercussions physiques, nous fait croire que tout va se terminer là, à l'instant. Je me rappelle précisément du jour, de l'heure, des symptômes physiques intenses, du désespoir et de la honte qui m'ont alors submergée. J'avais vingt ans et je croyais ma dernière heure arrivée. Dès le lendemain, timide et effrayée, j'ai vu un médecin qui a rattaché ces symptômes à ceux de l'aérophagie. Si le diagnostic a momentanément évacué ma peur de la crise cardiaque, il n'a fait que repousser de quelques heures le phénomène. De retour à la maison, j'en ai parlé à ma mère qui réagit en banalisant mon inquiétude. Mon père avait, selon elle, souffert de ces problèmes. Depuis leur séparation, elle avait entretenu une telle haine et un tel mépris à son égard que tout rapprochement avec lui suffisait pour me rabaisser au rang des faibles et des médiocres. Vous pouvez facilement vous imaginer ce que son intervention a pu produire en moi. «Ton père avait ce problème - tu as le même - tu ne vaux pas mieux que lui». Dès lors, accablée par des sentiments de culpabilité et de honte, j'ai pris la décision de garder pour moi cet enfer.

Au cours des années qui suivirent, j'ai survécu tant bien que mal. À quelques reprises, lorsque la panique prenait des proportions intolérables, j'ai tenté de trouver de l'aide : sans résultat. De plus en plus consciente de la gravité de mon cas, j'ai voulu suivre une thérapie. À la première embûche, j'ai abdiqué, incapable de trouver en moi l'énergie pour combattre ma crainte et insister. Le temps a passé et la panique ne me laissait plus de répit. Je me suis enlisée dans la peur jusqu'au jour où j'ai décidé de redemander de l'aide.

Enfin, j'avais trouvé quelqu'un dont l'appui et la présence compétente me permettaient d'entrevoir et d'espérer une libération. Cette nouvelle démarche devait non seulement m'aider à sortir du marasme, mais encore me fournir les outils nécessaires pour éviter de transmettre cet héritage à ma fille. Mais le monstre ne se laisse pas dompter volontiers même si on a le courage de le regarder en face. Pour me délivrer de la toute-puissance de la peur, et souvent en réaction avec elle, j'ai fait du sport, abandonné puis repris le travail, poursuivi des études universitaires. Il est certain que toutes ces démarches m'ont permis de franchir plusieurs étapes importantes. Pourtant je n'arrivais toujours pas à me délivrer de mes chaînes, de ma prison interne. J'éprouvais encore une étrange impression d'être.

La première fois que j'ai entendu parler de Phobies-Zéro, j'ai eu un choc. Quelqu'un venait de me remettre une clé pour résoudre mon tourment. Malgré cela, il m'a fallu plus d'un an pour me décider à venir joindre le groupe. Les premiers mois ont été profondément bouleversants. J'éprouvais un extrême soulagement à découvrir chez les autres participants les mêmes phénomènes, les mêmes conflits et un immense chagrin à l'idée que j'avais vécu tant d'années avec cette souffrance tenace.

Petit à petit, j'ai fait le bilan tant du point de vue personnel que professionnel. Je prenais progressivement conscience de l'impact d'une telle découverte et surtout de l'ampleur de ma solitude. Un jour, sur le chemin du travail, j'ai senti l'anxiété monter et, prise au dépourvue, j'ai cherché mon porte-clés. L'inscription «Tu n'es plus seule» m'a sauté aux yeux. Je me suis rendu compte que ces années de silence m'avaient engagée sur une voie qu'il me fallait quitter. Pourquoi poursuivre ce chemin et continuer à porter un masque qui n'a plus sa raison d'être à partir du moment où l'on veut vraiment se transformer? En effet, pour m'intégrer sans révéler cette partie secrète de moi-même, j'ai porté un masque, j'ai vécu sur deux plans. D'un côté, pour que l'on ne soupçonne pas ma difficulté, je me suis protégée en me soumettant aux désirs des autres. De l'autre, je m'isolais et m'épuisais à lutter sans cesse contre l'anxiété. Ce dédoublement m'accablait et me vidait de toute énergie. Il m'a valu d'être déconsidérée par ma famille, de rendre difficile mes rapports au travail ainsi que mes relations amoureuses. Malgré cela, j'ai quand même réussi à élever ma fille seule et à maintenir un certain équilibre.

Depuis un an, j'en suis toujours à la première étape: accepter la situation. J'ai encore l'impression que ma vie n'a été qu'un éternel effort pour survivre d'une crise à l'autre. Par contre, depuis que j'ai pris conscience de la portée de mes comportements, j'ai réalisé plusieurs choses importantes. J'ai compris, d'une part, la complexité du mécanisme du phobique et la nécessité de me «déprogrammer»; c'est-à-dire, arrêter le déclenchement du mécanisme qui fait grimper l'anxiété. J'ai pris conscience, d'autre part, qu'une des conséquences à cette libération impliquait un changement de mes rapports aux autres. En modifiant ma façon d'être, je risquais de bousculer mon entourage et de créer un vide autour de moi. Que faire? S'immobiliser, sinon envisager un changement. J'entrevois maintenant la possibilité de faire la paix avec mon passé. La vie est une longue quête dont nous sommes les héros et héroïnes. Comme eux, j'ai franchi des obstacles et subi des épreuves qui ont façonné mon être; comme eux, j'ai développé des valeurs auxquelles je tiens. Si les habiletés acquises tout au long de ce parcours ne suffisent pas à justifier un salaire ou une place enviable dans la société, elles constituent néanmoins ma richesse et ma spécificité. Oui je suis différente, je suis phobique, mais une «nouvelle phobique». Je peux déjà apprécier les résultats de ma démarche et voir s'estomper lentement ce sentiment profond de solitude. J'ai trouvé avec Phobies-Zéro le soutien, la compassion et l'écoute indispensable à ce renouveau.

Marie-Hélène (Montréal, La Petite Patrie)

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